Rosa : « L’aliénation naît des diverses formes d’accélération »

L’accélération technique engendre la concurrence entre les hommes, la multiplicité des expériences vécues : dans une boucle infernale pouvant aller à l’aliénation. Retour sur la conférence d’Hartmut Rosa le 17 juin à Metz.

Lors de cette conférence, suivie d’un débat avec le public, au Fond Régional d’Art Contemporain de Lorraine situé à Metz, Hartmut Rosa a fait une synthèse des arguments avancés dans ses deux livres (écrits en 2010 et 2012) sur l’accélération. Pour en arriver à la notion d’aliénation dans le champ de la Théorie critique.

Triple accélération

Selon le sociologue allemand, les structures temporelles de la « modernité tardive » peuvent être décrites sous l’angle d’une triple accélération :

  • L’accélération technique, tout d’abord, renvoie au rythme croissant de l’innovation dans les domaines des transports, de la communication et de la production.
  • L’accélération du changement social désigne quant à elle l’augmentation de la vitesse à laquelle les pratiques en cours dans la société se modifient. Cette deuxième catégorie englobe ainsi les mutations touchant les institutions sociales, notamment la famille et le travail, dont la stabilité apparaît de plus en plus menacée.
  • Enfin, l’accélération du rythme de vie touche à l’expérience existentielle des individus contemporains, qui ressentent de plus en plus vivement que le temps leur manque ou leur est compté, dans la mesure où ils doivent « faire plus de choses en moins de temps ».

Trois moteurs

Hartmut Rosa a fait suivre cette description synthétique d’une analyse dynamique, visant à mettre en évidence les « moteurs » de cette triple accélération :

  • Le premier et principal facteur retenu est l’organisation des sociétés contemporaines autour d’une logique de compétition (ou de concurrence). Celle-ci rend les positions sociales occupées par les individus précaires et sujettes à une « négociation concurrentielle permanente», qui pousse chacun à une débauche d’énergie de plus en plus importante ne serait-ce que pour maintenir son rang.
  • La deuxième force motrice de l’accélération est « culturelle». Il s’agit de l’idée selon laquelle une vie accomplie passe par la réalisation du plus grand nombre possible d’expériences et par le déploiement des capacités individuelles les plus étendues.
  • Enfin, le troisième et dernier « moteur » renvoie à ce qu’Hartmut Rosa nomme le « cycle de l’accélération». Il faut entendre par là que les trois formes d’accélération analytiquement distinguées (accélérations technique, sociale et du rythme de vie) forment un « système de feedback ». Chacune d’entre-elles entretient les autres, si bien qu’elles en viennent à constituer une « boucle autoalimentée ».

Le temps rare

L’analyse proposée est puissante, dans la mesure où elle vise à rendre compte de manière systématique et articulée d’un ensemble de phénomènes touchant à tous les domaines de la vie sociale. À cet égard, la discussion portant sur le lien entre les accélérations 1 et 3 (accélération technique et accélération du rythme de vie) a été particulièrement intéressante. Hartmut Rosa a fait remarquer que celles-ci paraissent contradictoires, dans la mesure où l’accélération technique, en permettant d’accomplir certaines tâches plus rapidement, devrait en principe libérer du temps. Or, force est de constater qu’il n’en est rien. La quantité de tâches que les individus doivent effectuer dans une journée a souvent tant augmenté, que les gains de temps liés à l’innovation technique se trouvent annulés. Exemple cité par le conférencier : « l’envoi d’e-mails a beau être plus rapide que l’envoi de courriers par la poste, comme chacun doit entretenir une correspondance bien plus importante que par le passé, l’impression d’être submergé tend même à s’accentuer ». Hartmut Rosa en conclut que le rythme de vie augmente « en dépit de taux d’accélération technique impressionnants ».

L’aliénation

Le deuxième point fort de la conférence a porté sur un concept abandonné par les versions contemporaines de la Théorie critique (Jürgen Habermas et Axel Honneth) : celui d’aliénation. Inspiré notamment par le philosophe « communautarien » Charles Taylor, Hartmut Rosa s’est efforcé pour ce faire de renoncer à tout essentialisme : « ce par rapport à quoi nous sommes aliénés n’est pas une hypothétique nature humaine immuable, mais nos diverses conceptions de la vie bonne que les conditions sociales existantes nous empêchent de réaliser. Autrement dit, l’aliénation apparaît lorsque nous agissons d’une manière qui ne correspond pas à ce que nous considérons être une vie bonne, bien que nous ne soyons pas absolument contraints à ce renoncement ». En fait, nous sommes aliénés « à chaque fois que nous faisons « volontairement » ce que nous ne voulons pas vraiment faire ».

« L’aliénation naît selon Rosa des diverses formes d’accélération ». Dans la mesure où notre environnement physique et matériel se modifie sans cesse, les lieux que nous occupons et les objets que nous utilisons nous deviennent de plus en plus étrangers et impropres à témoigner de notre identité ; plongés dans un océan de « choses à faire », nous repoussons sans cesse le moment où nous pourrons accomplir ce qui nous semble véritablement utile et important, au profit d’activités qui ne nous procurent qu’une satisfaction faible, etc.

Une vie en épisodes

Hartmut Rosa finit par reprendre à son compte l’idée avancée voilà près d’un siècle par Walter Benjamin : « nous devenons de plus en plus riches d’épisodes d’expérience, mais de plus en plus pauvres en expériences vécues (Erfahrungen) ». Nous vivons à un rythme effréné et accumulons les expériences, mais rares sont celles qui laissent une trace en nous et pourraient nous permettre de construire une narration à partir de nos vies individuelles.

Le conférencier met ainsi des mots sur le sentiment diffus de malaise, d’inquiétude et d’insatisfaction, que l’individu contemporain semble devoir expérimenter au cours de son existence. Il conceptualise cet « état d’immobilité hyper-accélérée », qui caractérise des sociétés dans lesquelles la frénésie de l’innovation peine à masquer que l’histoire ne semble plus « aller nulle part ». De telles analyses, aussi peu réjouissantes soient-elles, ouvrent certainement des perspectives pour la Théorie critique, qui a vocation à dire lucidement ce que le présent a d’intolérable, sans pour autant renoncer à imaginer ce que pourrait être une vie non aliénée.

L’Homme au centre

Il a conclu en lançant que l’Homme doit se réinventer sous peine de sombrer dans le burn-out. Il est nécessaire de construire un monde où la vitesse technologique puisse permettre la lenteur (Uchronic). L’économie doit être réformée pour devenir « démocratique » ainsi que la notion d’Etat providence. L’homme doit accéder à la résonance qui est différente de la croissance. En fait, il doit être remis au centre de l’économie, de la politique, de l’écologie. Cette résonance peut se trouver dans la religion, la culture, la nature, les relations avec les autres. Ce sont les remèdes à l’aliénation, au burn-out.

Le public a posé des questions dont certaines ont porté sur la notion de résonance évoquée ci-dessus ; la notion de temps intérieur (la durée selon le philosophe Bergson) qui pourrait être l’antidote de l’accélération ; la décroissance qui pourrait aussi freiner l’accélération… Max Bresler a parlé de notre think tank…

Christian Frohnhofer